Le canal de la Bruche

 

En 1681-1682, Sébastien Le Prestre de Vauban, ingénieur du roi Louis XIV depuis 1655, commissaire général des fortifications depuis 1678, dirigea la construction du canal de la Bruche, qui relie les carrières de Soultz-les-Bains à Strasbourg. C'est encore aujourd'hui l'un des monuments historiques les plus extraordinaires d'Alsace. Il était destiné au transport des matériaux nécessaires à la construction des fortifications de Strasbourg. À l'entrée des faubourgs de la ville (Montagne-Verte), le canal rejoint la Bruche, qui se jette dans l'Ill, canalisée en plusieurs chenaux sous le barrage Vauban, large de 120 m, qui défend l'entrée du centre-ville depuis 1690. Des autres parties des fortifications construites sous la direction de Vauban, il ne reste que celles de l'actuel parc de la Citadelle.

Le système des Ponts-Couverts, avec leurs fameuses tours, formait un système défensif plus ancien, devenu périmé. En fermant les panneaux de fer qui obstruent les 13 arches du barrage Vauban, on pouvait aussi inonder le front sud de la ville pour empêcher une attaque de ce côté. Le barrage permettait d'abriter une importante artillerie. Les canons fabriqués à Strasbourg, depuis la Renaissance, étaient très renommés.

Les matériaux utilisés à l'époque de Vauban étaient les blocs du grès rose extrait des carrières « royales » de Soultz-les-Bains (grès à Volzia : étage final du Trias inférieur ou Buntsandstein),la chaux fabriquée à partir des calcaires affleurant à proximité, auxquels s'ajoutaient les briques et tuiles fabriquées depuis l'époque romaine à partir du loess dans les carrières de Hangenbieten et Achenheim, proches de Strasbourg.

Le canal fut encore utilisé jusqu¹en 1939 pour le transport du vin, du bois, des briques et des tuiles . Il avait aussi la vocation de ligne de défense, sa profondeur d¹un mètre quarante constituant un obstacle pour l¹infanterie et la cavalerie. Les industries parsemant son cours en ont tiré leur énergie hydraulique. Son intérêt n'est plus que touristique et piscicole.

Pour le construire, il a fallu détourner la Bruche de son cours naturel sur plusieurs kilomètres. En arrivant dans sa plaine alluviale, appelée ried de la Bruche, la rivière se divisait en plusieurs bras, avant Molsheim. Deux d'entre eux sont encore en eau et permettent d'écrêter les crues : (1) le Dachsteinbach (« ruisseau de Dachstein ») passe au pied des anciennes fortifications de Dachstein et rejoint la Bruche actuelle à Ergersheim, (2) l'Altorferarm (« bras d'Altorf »), aussi appelé Vieille Bruche, qui la rejoint en face de l'aéroport de Strasbourg-Entzheim.

Les énormes remblaiements qui ont permis de forcer le cours principal de la Bruche à rejoindre son affluent, la Mossig, bien plus en amont, au niveau d'Avolsheim, sont toujours bien visibles entre Molsheim et ce confluent artificiel. Complétés par la construction d'un grand barrage à Avolsheim, avec ses deux énormes déversoirs, ils rehaussent le niveau de l'eau dans le confluent, ce qui permet d'alimenter l'entrée du canal qui part de la Mossig encore plus loin vers amont, au niveau des carrières de Soutlz-les-Bains. Un travail de titans, fruit du labeur de tout un régiment et surtout des paysans qu'ils encadraient ! 

Long de 20 km, le canal présente une pente de 29 m. Vauban y a fait construire onze écluses de 48,5 m sur 4,5 m chacune. Il reste quelques maisons d'éclusiers, très pittoresques. Sur l'ancien chemin de halage est aménagée une piste cyclable permettant de circuler à pied, à vélo ou en patins à roulettes, entre Molsheim, Strasbourg et Wasselonne, dans un cadre magnifique. Les pêcheurs ont un droit d'accès en voiture. Mais l'entretien des écluses et du canal ne sont malheureusement pas assurés, pour l'instant.

La Fédération des associations de pêche et protection du milieu aquatique du Bas-Rhin va faire construire sur les barrages d'Avolsheim, Molsheim et Mutzig des « échelles à poissons », pour assurer la libre circulation des poissons de la Bruche et permettre la migration des espèces dont la croissance s'effectue en mer (truites de mer, saumons, grandes lamproies, etc.), mais qui devraient pouvoir frayer plus loin en amont dans la Bruche. Le saumon est déjà de retour dans la basse Bruche depuis 1996 (grâce à son tranfert artificiel par-dessus le barrage d'Iffezheim, sur le Rhin), la grande lamproie est arrivée à Holtzheim en 2002 (après l'installation d'une échelle à poissons dans ce barrage). Un rapide artificiel a déjà remplacé le barrage, infranchissable, de Kolbsheim. Il reste beaucoup à faire plus en amont et sur les affluents de la Bruche.

Comme beaucoup d'autres rivières torrentueuses, et même certains ruisseaux, la Bruche a été utilisée autrefois pour transporter vers les villes du bois de chauffage (bûches) en vrac et, plus rarement, des « trains » de bois d'œuvre, déjà scié (planches, poutres, etc.), guidés par des passagers. Cette activité de flottage du bois était forcément saisonnière : en principe, entre la Saint-Michel (24 septembre) et la Saint-Georges (23 avril). On trouve encore, sur quelques ruisseaux du massif vosgien, des ouvrages destinés à stocker l'eau en vue de « chasser » le bois vers l'aval, lorsque le courant était insuffisant. Le bois était marqué du signe de son propriétaire. Tout au long des rives, des hommes à pied devaient remettre à flots le bois stoppé dans son parcours.

Avant 1682, le flottage empruntait le Dachsteinbach. Le canal a permis ensuite d'acheminer le bois jusqu'à Avolsheim, où il existait un poste de triage. Là, les bois étaient sortis de la Bruche, identifiés et acheminés vers leur destination finale par des péniches empruntant le canal. Avant 1820, ce transport portait sur quelque 20 000 stères par an. Le lent déclin de cette activité réduisit le volume à 20 000 stères en 1844, 14 000 en 1870. Le développement des voies de circulation terrestres a fait disparaître le flottage au début du 20e siècle.

Le ried de la Bruche est défendu par l'association ARBRES, membre du collectif Bruche Environnement. Consultez son site.